Les Terroirs



L'Histoire du Commerce de Munster pendant la Première Moitié du XXème Siècle

Rétrospective sur le commerce du fromage et sur la fromagerie familiale, par Frédéric KEMPF.

Mon arrière-grand-père Martin Huck, né en 1874, était négociant en fromage de Munster et vivait à Metzeral pendant la première moitié du XXème siècle. C'était un jeune homme éveillé, joyeux et travailleur, et le négociant de fromage Jean-Martin Iltis s'était pris d'affection pour lui. Il l'envoya en France, à Belfort, pour qu'il y apprenne le français.
Les Français appréciaient le munster et le négociant en fromage, prévoyant comme il l'était, facilita ainsi à son successeur la future extension de son commerce.

Muster Monptiplat

Comme témoins muets de cette époque, il reste des factures, jaunies par le temps, qui attestent de livraisons à Reims, Dijon, Metz, Château Salins et Besançon.
Peu avant la reprise du commerce de fromage par Martin Huck survinrent les catastrophes météorologiques de l'été 1909, où il plut sans cesse, si bien qu'il n'y eut presque pas de foin dans les granges et que le bétail ne pouvait pas être nourri pendant l'hiver.
L'une des premières lettres que le jeune Martin Huck fut appelé à écrire contient la phrase suivante : « Je ne puis vous livrer les fromages commandés, ils sont très difficiles à trouver. »

Le prix d'un fromage de munster était de 4 marks.

Où fut livré le fromage avant la première guerre mondiale ?

1910 - 1911 Entreprise Closses-Frères

Metz 32 kg
livraisons Trier 16 kg
hebdomadaires Dijon 26 kg
Bâle 12 kg
Château Salins 15 kg
Berlin 10 kg
Strasbourg 17 kg
Landau 17 kg
Karlsruhe 19 kg
Reims 32 kg

Selon la dernière facture d'avant la première guerre mondiale, datée du 10 mai 1914, un fromage coûtait 1.50 mark alors qu'un demi-quintal de pommes de terre coûtait 2.80 marks.

Les paysans livraient leur fromage à Martin Huck dans des caisses de bois qu'ils avaient fabriquées eux-mêmes.

De taille variable, celles-ci permettaient de transporter 10 à 17 kg, 25 kg ou 32 à 33 kg de munster.
Chaque fromage était emballé dans du papier parchemin. Martin Huck effectuait son contrôle qualité et y apposait son étiquette. Les fromages de deux à quatre semaines étaient conditionnés en position debout et les plus mûrs étaient à plat pour la livraison.
Fin 1914, Martin Huck fut appelé aux armes.
La première guerre mondiale avait commencé. Il se retrouva dans la caserne de Brisach, d'où il put voir, en 1915 et en 1916, que le fond de la vallée de Munster était en feu et en flammes.

Quelle souffrance pour le jeune Metzeralois !

Fort heureusement, la guerre, qui coûta la vie à tant de jeunes gens, épargna Marin Huck, qui regagna son village de Metzeral, qu'il trouva entièrement détruit.
Grâce aux réparations allemandes, les maisons furent reconstruites et les pâturages déblayés. Pendant la reconstruction, les candidats au retour vécurent dans de simples baraquements.
Les vaches de race vosgienne, rescapées de la plaine, furent reconduites dans la vallée.
A partir de septembre 1919, mon arrière-arrière-grand-père se remit à faire mûrir ses fromages dans sa vieille cave qui avait résisté aux obus français.
Il construisit sa maison sur la place de la mairie à Metzeral.
Puisqu'il avait l'esprit innovant, il installa un ascenseur qui lui permit de transporter les lourdes caisses de munster du deuxième sous-sol de sa cave jusqu'au rez-de-chaussée.
Ce monte-charge fit sensation.
Par ailleurs, il se porta acquéreur d'un petit camion afin d'assurer deux fois par semaine des livraisons directes aux revendeurs et couvrit la région de Belfort jusqu'à Wissembourg.

Voici quelques chiffres illustrant les livraisons de fromage de la part des paysans en février 1930.


6 de Muhlbach
27 de Metzeral
5 de Mittlach
17 de Sondernach
3 de Soultzeren
13 de Hohrodberg
3 de Breitenbach

La plus petite livraison provenait de la veuve Oberle de Metzeral - 31 fromages.

La plus grande livraison venait de l'agriculteur Lutz de Sondernach - 200 fromages.

Alors que le monde se modernisa, le bétail de la vallée de Munster fut frappé en 1938-39 par une épidémie, la fièvre aphteuse.

De nombreux paysans, le cœur lourd, durent enterrer leurs animaux défunts. Plus de la moitié des vaches avaient succombé à la maladie et au printemps 1939, même le bétail des alpages fut atteint.

Les vaches survivantes donnaient très peu de lait. Il y eut donc pour la deuxième fois dans la carrière de Martin Huck une pénurie de fromage.

La deuxième guerre mondiale (1939-45) approchait.

Comme tous les véhicules motorisés, le camion qui faisait toute la fierté du négociant de fromage fut réquisitionné par l'armée française début juin 1940 et transporté à Gerardmer. Désormais, le fromage fut à nouveau livré à Colmar par une charrue tirée par un cheval.

Le Reichsmark fut introduit avec le retour des Allemands. Le beurre et le fromage devaient obligatoirement être livrés aux centres de collecte dans les villages.

Un munster se vendait à 0.75 Reichsmark. Deux jours avant l'introduction de la nouvelle monnaie, un kilo de munster avait coûté 3000 francs alors qu'en 1928, le munster valait 800 francs le kilo.

En 1945, la deuxième guerre mondiale était terminée.

Beaucoup de jeunes agriculteurs y avaient laissé leur vie.

Et ceux qui avaient survécu durent travailler dans les industries de la vallée pour subvenir à leurs besoins.

Ce mode de vie leur était plus facile car la journée de travail se terminait à une heure fixe et des congés leur étaient accordés. En octobre 1951, seuls vingt paysans livraient encore du fromage à Martin Huck et la tendance à la baisse se poursuivait.

En 1952, Martin Huck confronta son héritier, mon grand-père Jean Kempf, à un choix : le commerce de fromage ou l'hôtellerie-restauration.

Mon grand-père décida de devenir hôtelier-restaurateur.

(Extrait volume 1 : RESTAURANT LES CLARINES D'ARGENT„ COLLECTION GASTRONOMIQUE" )

Retrouvez aussi sur Monptiplat.fr

L'histoire de la famille de frédéric Kempf

Retrouvez quelques recettes de Frédéric Kempf